Porté disparu

Ce vendredi 28 avril 2000 se joue de la finale de basket interuniversitaire qui opposera le campus de Préhistorvilles à celui de Moltouvilles, qui a dû effectuer plusieurs heures d'avion avant d’arriver au chef-lieu de Fibreux. Mais ce long voyage ne les a pas le moins du monde incommodés. En effet, depuis le début du tournoi, l'université Haxwerth de Moltouvilles n'a fait que battre à plate couture ses adversaires avec des scores particulièrement lourds. Le campus de Préhistorvilles a donc toutes les raisons de se poser des questions sur son futur sort. Victoire ou échec total, telle est l'interrogation du moment.
Franck Ilepesa, le capitaine de l'équipe de Préhistorvilles, se ronge les ongles le reste des doigts rien qu’à y penser. Il est certes abattu moralement, mais physiquement aussi : les derniers matches ont été fort épuisant ! Franck se retrouve à bout de ressources. Lors de la première rencontre, il a perdu en jouant à la loyale. À la seconde occasion, malgré les produits dopants, notre capitaine est parvenu à remporter le match après mille une difficultés, au point de rendre tripes et boyaux dans les vestiaires. Cette troisième fois, il faudra frapper fort pour brandir la coupe en or massif, cela s'entend, sans fournir le moindre effort aux muscles. Ici, il ne faut pas être un génie pour deviner qu’il s’agit des choses peu recommandables. « Sabotage », me direz-vous... Non ! Pire ! Magie noire est le terme qui convient parfaitement. Vu que l'être humain n’aime pas s’immiscer seul dans des affaires louches, un compagnon de lutte circonstanciel s'avère toujours le bienvenu. Franck a tout naturellement pensé au pivot principal, un certain Edgar Elesabak, un mec de forte carrure, mais un peu faible de la caboche. Pure compensation.
L'idée d'Ilepesa est apparemment simplement conçue : soutirer d'un plan supérieur quelque chose censé assurer le triomphe sans précédent de son équipe. Les moyens nécessaires pour accéder audit plan supérieur, assez originaux en sorcellerie imaginienne, ont été communiqués à notre capitaine par une des copines médium et soi-disant astrologue. « Infaillible, du tonnerre ! », a-t-elle affirmée en jurant sur je ne sais quel esprit (probablement des ténèbres).
Franck ne se fait pas prier pour mettre à exécution son plan mystique. À 22 heures, il quitte furtivement la piaule à l'insu de ses familiers. Deux transports plus tard, le voilà à la chambre 1547, celle son pote le pivot. De là, ils se rendent à pas précipités au fin fond du campus, loin des homes et des habitations, c'est-à-dire pratiquement en pleine brousse. Après environ une demi-heure de marche, ils aperçoivent enfin leur lieu de destination. Il s'agit d'un madamier, dé taille exceptionnelle, au tronc robuste, un arbre imposant et majestueux dominant le paysage en dépit de cette nuit où nul clair de lune ne se présente. Certes, l'arbre dessine dans la nuit une vaste silhouette, mais également une profonde frayeur dans les esprits. C'est que notre madamier a un des ces aspects les plus sinistres que l’on puisse concevoir, avec sont tronc noueux et son feuillage à la fois touffu et épars, comme déchiqueté par la voûte céleste. On tremble par sa simple vision.
Notre but n'est pas ici de vous retracer la description du fameux végétal. Ce qui nous intéresse, c'est plutôt ses propriétés occultes, comme vous le verrez plus bas...
23 h 10. Franck et Edgar se tiennent au pied du lugubre végétal. Il convient de passer aux choses sérieuses. Choses sérieuses, oui, mais à acquérir selon toute apparence très facilement. En effet, l’unique rituel à suivre consiste à dormir sur l’arbre avant que minuit arrive. Inutile de prendre un somnifère au cas où l'envie de faire un somme ferait défaut : le madamier joue parfaitement son rôle de soporifique. Il suffit tout bonnement de s’étendre entre deux racines pour basculer en quelques minutes d'un monde à l'autre et cela en chair et en os, s'il vous plaît ! C’est vous dire quelles noires énergies renferme cette plante capable de transférer vers d'autres plans et le corps et l’âme d’un individu. Le temps valant de l’or, nos deux basketteurs ont vite fait de choisir un emplacement suffisamment large qui leur permette de s’allonger tout leur saoul  loin des regards indiscrets. Vous devinerez que l'endroit trouvé est à l'opposé du sentier.
À 23 h quart, les voilà le dos à terre et les mains sous l’occiput. Il ne s’écoule pas trois minutes que les bras de Morphée (est-ce bien lui ?) les emportent au pays des songes... Ou peut-être ailleurs.
Un temps impossible à apprécier s'est écoulé jusqu'au moment où les deux garçons ouvrent presque simultanément les yeux. Leur réveil est immédiatement suivi de cris de surprise et de frayeur. La raison  en est simple : Franck et Edgar effectuent depuis Dieu sait combien de minutes une chute assez bizarre, inclinée, disons, à environ 45 degrés ! Comme si cet angle freinait l'accélération, nos garçons se sentent tomber en douceur. Leur point d'arrivée semble se dessiner un peu plus bas : une espèce de cercle de lumière où se projette un bleu azur, comme un ciel en plein jour dégagé de nuages. Notez, lecteur, que l'endroit où se trouvent les deux basketteurs est d'un noir profond où seule la sortie crée une trouée de lumière.
Les gars ont vite fait de se calmer, s'interrogeant l’un l'autre pour essayer d'éclaircir la situation dans laquelle ils sont entièrement plongés. Edgar croit à la science-fiction. Franck, plus réaliste, voit plutôt un rêve. Mais personne n’a raison, car une fiction vécue ne s’appelle plus fiction et on ne rêve pas à deux exactement les mêmes choses.
La trouée de lumière s'élargit de seconde en seconde. Toutefois, aucun détail significatif, si ce n'est le ciel bleu, ne se dessine. Le seul élément qui saute aux yeux est que nos garçons descendent d’une espèce de tunnel, car l’éclaircie se dégage nettement en cercle entouré de toutes parts par les ténèbres. Un bref moment, alors que l'ouverture est à moins de deux mètres (apparents), une vive lueur envahit tout l’espace, obligeant nos sportifs à mettre leurs mains au visage.
Une minute plus tard, les yeux s’accoutument petit à petit à la lumière ambiante. Oui, à la lumière ambiante ! En effet, l’obscurité a disparu. Franck et son pivot, comme par enchantement, s'aperçoivent, complètement sonnés, qu’ils sont allongés sur l'asphalte. Un macadam presque parfait qui n'a rien à envier aux meilleures voies préhistorvilloise. La surprise est on ne peut plus grande quand nos jeunes gens se décident à se lever pour observer le paysage.
Selon toute vraisemblance, le lieu où ont atterri nos gars s'avère une ville ultramoderne ne ressemblant à rien de connu. Des lampadaires aux constructions, une infinité de formes futuristes se laissent admirer. Même les fournitures en magasin transpirent un design Hi-Tech. On se croirait à une Silicon Valley de l’an 3000 !
Néanmoins, ce décor parfait de haute technologie disons même de très haute technologie, est incomplet en lui-même. Edgar s’en aperçoit rapidement. Il y manque le naturel à 100 %. Tout paraît en métal et en plastique ; même le bleu du ciel donne un air fantaisiste. Le plus troublant est que la ville manque arbre… Et de vie ! C'est que les rues et les maisons semblent désertes, pas l'ombre d'un chat ou d'un oiseau. L’air est inodore et le silence archi-pesant. Or tout cela est palpable.
Franck essaie de jeter un coup d’œil à sa montre à écran à cristaux liquides : L’heure ne s'affiche pas. « Encore la pile ! », se dit-il. Edgar fait pareil. Sa montre à aiguille marque 23 heures 20, l’heure approximative à laquelle « le grand plongeon » a été effectué. C'est à cet instant précis que l'appareil s'est arrêté. Choc, pure coïncidence ? Difficile de croire au hasard...
Déjà quelque chose comme trente minutes terrestres que les deux basketteurs flânent, perplexes et fort intrigués. Les voilà qui s'arrêtent devant ce qu'on pourrait appeler ici sur Terre restaurant. Une salle vide et close, sans âme qui vive. Le regard perdu, nos garçons contemplent les sièges lorsqu’ils sursautent en entendant une voix neutre derrière le dos.
« C’est vous les gars du tournoi de demain ? Ça tombe bien, car je vous attendais », dit la voix monocorde. Franck et Edgar se retournent pour voir. L’être devant eux, bien que digne d’inspirer une profonde peur, laisse étrangement flegmatiques les garçons. En effet, la vision juste derrière a tout pour faire se dresser les tifs et pousser des hurlements en courant. Imaginez un homme en costard d’inspecteur des années 60, habillé sur son 31, mais sans tête ! « D’où sort la voix ? », allez-vous me demander. Et je vais vous répondre : « Les diableries, c’est pas mon genre, mec ! »
Sans même décliner son identité, l’entité acéphale tape un code sur la porte du resto, qui s'ouvre avec un bref clic électronique. « Après vous ! », se contente-t-elle de lancer de sa voix métallique. Placidement, le capitaine et son pivot pénètrent dans la salle et prennent les places que le drôle de bonhomme leur indique du doigt, après quoi celui-ci s’assied à son tour. L’heure des négoces a sonné…
Quelques échanges de courtoisie assez ternes passés, l’être sans tête brosse rapidement une description de l'endroit où ont atterri les deux gars. Le lieu est une sorte de « technopole astrale » destinée à abriter de futures inventions de notre monde physique. C'est tout ce que Franck (notre témoin, vous donnez plus loin) a retenu des explications. Le reste des propos de l’entité acéphale brille par son caractère ésotérique et quasi-hermétique. Mais l'important n’est pas là.
« Les causeries, ça creuse, s’écrit l’être insolite. Un petit plat bien de chez nous sera le bienvenu. Voilà d'ailleurs notre repas qui arrive. »
Franck et Edgar n’en croient pas leurs yeux : des couverts sortant d'une salle voisine en pleine lévitation viennent délicatement se poser sur la table. Les assiettes, fourchettes et autres empruntent le même trajet pour se positionner correctement ! Il n’y a plus qu’à se servir, c'est que notre capitaine s'empresse de faire. Edgar, lui, regarde avec circonspection le contenu des ustensiles. Le riz y est, ainsi que les légumes (probablement des choux, comme sur Terre). La boisson à tout l’air du jus d’orange. C’est plutôt les morceaux de viande qui sèment le doute dans l'esprit du pivot. Ils sont trop gros et de formes peu communes.
Tout en mettant deux grosses louches sur son plat, Franck demande à son hôte d’exposer les clauses du contrat qui leur permettraient de remporter à coup sûr la coupe en or... Sans hésiter, l’être dépourvu de tête déclare une chose qui a de quoi étonner : l'objet de leur contrat est précisément la bouffe qu'ils sont censés consommer. Rien d'autre ! Edgar se met à nourrir de sérieux soupçons à l’égard de cette cuisine appétissante. Est-ce réellement du riz, du chou, du jus d’orange ? Le pivot exige qu’on l’éclaire un peu
C’est alors que l'entité définit le contrat sans mâcher les mots. La nourriture sur la table et n’est que pure illusion. Les mets servis constituent en réalité un mélange de chair et de sang humains dont l'ingestion est supposée apporter énergie et victoire à l'équipe de Préhistorvilles tout entière ! Franck s'exclame de surprise. Edgar pour sa part, hurle de trouille, criant haut et fort qu'il ne prendra pas une seule miette de ce repas du diable. L’être sans tête rétorque en affirmant que c’est bien ce repas qui permettra à nos gars de retourner sur Terre. Un refus de manger correspond à un refus de quitter ce monde.
Edgar crie qu’il préfère rester, au lieu de devenir cannibale. Franck, lui, ne voit que son succès et entame déjà le soi-disant jus d’orange. Il supplie son compagnon de prendre au moins une cuillère, c'est que ce dernier rejette d'un revers de la main. La créature acéphale commence à perdre patience, prétendant avoir autre chose à faire. C’est maintenant qu'il convient de partir. Le pivot demeure de marbre sur sa décision, malgré les propos du capitaine de plus en plus pressants. « Fais comme tu veux, achève celui-ci. Espère seulement que pourra pas à le retraiter amèrement. »
A peine le garçon a-t-il prononcé cette phrase qu’un lourd vertige envahit son esprit et le plonge peu à peu dans le noir de l’inconscient.
Le réveil est pénible, accompagné de maux de tête et de nausées. Le capitaine regarde autour de lui, encore sous l’emprise d’une sale torpeur. Il reconnaît le madamier par ses racines, malgré la nuit noire. Il constate avec tristesse que son pote le pivot manque au rendez-vous. De grosses larmes lui coulent sur les joues. Franck pleure à gros sanglots l'un de ses plus chers amis.