Bouffeuse de mémoire

Mujinga TekeTeke étudie au collège Dino-aux-Roses en quatrième littéraire, interne depuis deux ans. Il y a tout juste trois mois, il lui est arrivé une affaire tout à fait étonnante qui a circulé dans l'institut et qui a rendu plus d'un élève soupçonneux.

Chaque jour (sauf le mercredi que le samedi), il y a étude de l'après-midi dans la grande salle. Les élèves ne sont pas disposés en désordre comme dans un théâtre. Les surveillants ont coutume de placer un élève brillant côte à côte avec un élément faible ou franchement cancre. Mujinga n'a pas échappé à cette règle : elle, toujours première de classe, était dès le début de l'année assise au même banc que sa « concurrente inverse », je veux dire la dernière de la promotion.

Un moment, notre fils constata qu’elle se mettait à éprouver plus d'efforts la rétention des notes. Elle pouvait rester sur une phrase 1/4 d'heures durant sans maîtriser la moindre syllabe ! À sa grande surprise, sa voisine devenait plus grande « mémorisatrice » : au lieu de trois heures passées quotidiennement sur les cahiers et des bouquins, la dernière de classe terminait l'étude au temps record de trois quarts d'heure ! Changement stupéfiant...

On commença à ne plus voir clair lors de la remise des points : Mujinga chuta de 16 places à la deuxième période et la cancre (ou « cancresse », peu importe) réalisa un bon mirifique de vingt places en méritant la... quatrième ! Application excellente.

Les profs croyaient naturellement que leur fille chouchou avait choisi le chemin de la négligence. TekeTeke subit un espionnage et une surveillance serrés, doublés d'une cotation on ne peut plus sévère. Ses points empiraient du jour au lendemain. L’on voyait bien que Mujinga se donnait au travail, mais tel était le règlement : récupération des élèves s'écartant de leur place, surtout si celle-ci est bonne.

Néanmoins, cette situation ne dura pas. Le préfet des études eut le pressentiment qu’il y avait dû louche là dessous. Les mesures prises à l'égard de la fille s’avéraient, selon lui, inutiles. Au cours de sa carrière, une telle affaire lui était encore une fois de plus rapportée, toute couronnée d'occultisme. Ce qui intriguait le plus notre homme : comment un cancre pouvaitil passer de la 25e la quatrième place sans étudier, et un élève brillant passer de la première à la sixième tout en bossant dur ? Après réflexion, il trouva le premier cas beaucoup plus illogique et étrange que le second. Par conséquent il fallait plutôt questionner la « bourrique parvenue » et laisser tranquille la « brillante bizarrement déchue ».

L'enquête se déroula au grand secret, à l'insu de tout le monde, sauf de quelques profs avisés et du proviseur. Ce dernier eut la belle idée de fouiller le casier de la voisine de Mujinga une nuit, alors que tout le monde dormait. Ô, surprise ! À part les objets classiques, on put rencontrer, éparpillés par-ci par-là, des morceaux d’ongles, un crâne humain, quelques photos (des portraits de Mujinga), trois ou quatre stylos, des poils, des cheveux et d'autres supports magiques ! La voisine de Teke-Teke qui était donc grande sorcier ! Tout ce bazar (Mujinga l'affirma) avait appartenu à la victime et parvint au cancre par un moyen ou par un autre, par vol (c'est le cas des photos) ou par soi-disant emprunt, le crâne excepté.

La nuit même, la direction fit appel à un magicien de renom. Celui-ci, après étude de reliques, décida de les débarrasser de toute énergie négative, opération qui prit quatre bonnes heures. Il ne fallait pas brûler les supports magiques, ca causerait la mort immédiate de la sorcière. Notre magicien jugea bon de jeter le tout au caniveau d'à côté, juste après l’avoir montré à Mujinga qui fut ramenée chez elle à la nuit.

Le lendemain matin, réunion du corps professoral. On décida le départ définitif de paresseuse. Quant à Teke-Teke, elle reprit sa place de première.

Morale : ne prêtez pas bêtement des objets à des individus douteux. Actuellement à Dino-aux-Roses, si vous essayez de demander une gomme, on vous répondra carrément qu’il y en a au marché !