01 février 2008
LE VASE PERDU ET RETROUVÉ
LE VASE PERDU ET RETROUVÉ
Nestor Etunel, jeune homme d'affaires plus qu'aguerri, vient de rentrer d'Étrangvilles où il a négocié et gagné un juteux contrat dans les télécoms. Pour fêter l'heureux événement, notre célibataire monsieur a invité cinq de ses potes à une petite réception à domicile, mais bien arrosée. À 8 h du mat, le maître des céans se lève le premier. Suite à la soirée de la veille règne un grand désordre dans le salon, sans même tenir compte du fait que les fauteuils ont servi de lit. Mais en fin observateur, Nestor remarque bien vite la disparition d'un objet de son salon : un vase des plus précieux qu'il a acheté deux ans auparavant à Solarvilles. Il faut avouer que ce vase ne trônait pas sur une table ou sur un guéridon. Il était plutôt encastré de manière discrète dans un espace réservé à un coin de la pièce. D'un cri de colère et de surprise, notre homme d'affaire réveille ses cinq compagnons, trois gars et deux meufs.
« Eh, Nestor que pasa ?
Mon cher Térence, on m'a chipé mon vase en malachite doré !
Qui peut avoir idée de voler une telle laideur ?
Eh, Nora ! Pas de plaisanterie, hein ? Ce truc m'a coûté une véritable fortune, au moins sept de tes miteux salaires !
À part ce vase, rien n'a été dérobé ?
Apparemment, rien d'autre.
Je dois dire que nous avons affaire à un voleur hyper-scrupuleux !
Un voleur scrupuleux ? C'est quoi encore cette connerie, Manu ?
Ton salon est tout, sauf sous-équipé. Chaîne-hifi dernier cri, télé à écran plasma, tableaux prestigieux… Et notre cambrioleur ne trouve à chiper qu'un vase, bien dissimulé du reste.
En plus, aucun cadenas ni serrure n'ont été forcés, aucune vitre brisée…
Si vous voulez mon avis, les gars, et sans vouloir vous choquer, à la lumière de tous ces faits, j'ose affirmer que le bandit est parmi nous !
Insinues-tu que nous, tes potes, sommes des gens peu recommandables ?
Ça, j'ai pas dit, Melissa ! Je pense tout simplement que parmi nous se trouve un individu pas très honnête qu'il faudra démasquer.
Et que feras-tu maintenant ? Nous dénoncer à la police ?
Mieux. Nous irons chez Assurb Nepotek.
Assurb ? Mais c'est un marabout mal famé de la ville !
Peut-être a-t-il trempé dans des infractions irrationnelles une ou deux fois. Cela n'empêche pas cependant qu'il soit doué dans l'art de faire jaillir mystiquement la vérité.
Eh, stop ! Moi je suis catho jusqu'aux entrailles. Je peux pas plonger dans ce genre d'intrigues. Pas question que je me rende chez ce sorcier !
Attention, Térence ! À t'entendre parler, on croirait le voleur…Et ta foi, où la mes-tu ? Aurais-tu la pétoche devant les grigris ?
J'aime pas tenter le Diable.
Là, je suis sérieux, Térence. Si tu refuses de venir avec nous, ça risque de mal tourner pour toi !
Du calme, mon cher Nestor. Je n'ai jamais eu peur des occultistes, fussent-ils de la trempe de Assurb Nepotek.
Alors tant mieux, nous nous rendons chez ce dernier à l'instant même ! »
En moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, nos six compagnons s'engouffrent dans la jeep 4x4 de Nestor, celui-ci étant au volant. Un quart d'heure plus tard, ils frappent à la grille du fameux Assurb Nepotek, un marabout tellement immergé dans l'obscurité occulte que le plus qualifié des soufistes y perd ses sourates (pardon… son latin). La pièce où les mène le sorcier arbore diverses amulettes, statuettes et talismans qu'aimerait bien posséder David Copperfield. Vraiment pas de quoi rassurer… Et d'ailleurs, Nepotek le sent et s'apitoie même sur le sort de ses visiteurs : « Je connais déjà le voleur, affirme-t-il. Qu'il se dénonce illico et je n'aurai pas à user de mes tours magiques qui, je peux vous l'assurer, sont assez éprouvants. »
Constatant qu'aucune réaction n'émane de Nestor ni de ses copains, l'envoûteur poursuit : « Je passe donc au test. Auriez-vous l'obligeance de vous servir une louche de l'eau qui se trouve dans cette casserole ? »
De son index droit, le marabout indique une vieille marmite noire au fond de la salle, dans laquelle plonge un ustensile ressemblant vaguement à une cuillère en bois.
« Pas question ! Je ne boirai pas cette mixture inquiétante !
Mademoiselle Melissa, bien que je sache parfaitement que vous n'y êtes pour rien dans ce vol, je vous convie à prendre de cette eau qui, vous avez ma parole de marabout, est chimiquement pure.
Comment connaissez-vous mon nom ?
Je n'ai pas de temps à perdre à répondre à ce genre de questions. D'autres clients m'attendent. Buvez, c'est tout… »
Sans insister plus longtemps, la fille boit une louche de cette eau magnétisée. Tous ces compagnons font pareil, quelque appréhension dans l'esprit, chacun se regardant l'un l'autre avec des yeux anxieux. Quelque seconde plus tard, Nora se met à toussoter et l'horreur se produit… À chaque quinte de toux, de grosses araignées vivantes sortent de sa bouche et courent rapidement vers la sortie de la salle ! Assurb Nepotk, d'un « silence ! » qui n'admet aucune réplique, calme les jeunes gens en cris, au bord de la crise de nerfs. De quelques pas autoritaires, il s'avance vers la voleuse désormais démasquée.
« Est-ce que c'est bien toi qui as volé le vase ? », demande le sorcier d'une voix menaçante. Nora, décidemment têtue, répond « non » d'une voix rauque. Dès cet instant, une vive douleur s'empare de ses entrailles. En position accroupie, d'un rot sec, elle expulse une espèce de mucus dans lequel baignent quelque 10 limaces de taille respectable.
« D'accord, c'est moi qui ai dérobé le vase ! », hurle Nora, le ventre tiraillé de gargouillis tellement violents qu'ils sont audibles.
« Où l'as-tu caché ? », demande Assurb
« Chez la voisine d'en face
Et comment a-t-elle pu l'obtenir
Ça, je vous dirai pas !
C'est ce qu'on va voir ! »
Nora sent brusquement quelque chose remonter rapidement son œsophage. Elle se met debout et se penche vers le sol. Contre toute attente, sauf celle du marabout, elle rend une formidable quantité d'asticots grouillants qui se répandent par terre en immense flaque. C'en est trop pour Térence qui perd connaissance instantanément à la vue de cette scène digne de l'Exorciste
« Je me suis levée à 5 h 30, j'ai appelé la voisine d'en face, lui demandant qu'elle se tienne devant la grille. Comme la sentinelle n'est pas venue, je n'ai eu aucun mal à lancer cette œuvre d'art par-dessus la grille, tout en sachant que même si elle tombait, elle ne se briserait pas, car elle paraissait solide.
Et qu'est-ce que la voisine a fait du vase, demande le sombre marabout.
C'est pas vos oignons, répond sèchement Nora.
Écoute, jeune fille. Ce que tu viens de faire sortir de ta bouche n'est rien, comparé à ce que tu subiras si tu ne nous racontes pas toute la vérité. Je suis en mesure de te faire vomir de telles choses que tu t'en souviendras au-delà même de ta mort !
J'ai demandé à la voisine de vendre le vase et qu'on se partagerait le bénef, sanglote Nora, hors d'elle
Tu me surprends terriblement, vocifère Nestor. Toi, une amie de la Fac, voire même du groupe d'études que moi, tenter un coup pareil ? Je n'en reviens pas !
Et alors, dit Nora en larmes. T'as tellement les thunes que c'est pas grave pour toi !
Non mais c'est quoi ce délire ? T'as pas honte de débiter de telles sottises ?
Eh, du calme ! Vos chamailleries ailleurs, tonne Assurb. Mes esprits servants me signalent que le vase n'a pas encore quitté la maison de la voisine. Payez-moi mes services ésotériques et courez-y. Comme je suis la bonté même, 20 I me suffisent amplement…
T'es pas un peu barjot, des fois, sorcier ? 20 I, c'est de l'arnaque !
Un peu de respect, jeune homme ! J'ai le pouvoir de te lancer un très mauvais sort. Change de ton ! Si tu ne me paies pas cash, je te souhaite bien du plaisir pour parvenir à sortir de cette pièce avec tes camarades.
Bon, d'accord ! Tiens ton billet. Allez, les gars, on se tire. Cette garce de Viviane, elle va voir de quel bois je me chauffe ! Et toi, Nora, je veux plus que tu mettes tes pieds chez moi !
Sur ces mots, toute la compagnie se retrouve dans le véhicule. Direction : le commissariat de police le plus proche où Nora est accusée sans pitié de vol et Viviane la voisine de complicité de vol. En ce moment, nos deux créatures du sexe féminin passent leur temps à compter les barreaux de la Prison Centrale de Préhistorvilles…
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