« QUE CELLE QUI FAIT CELA CESSE ! »

Faculté de Droit, deuxième Graduat. Un magnifique soleil filtre à travers les épais feuillages de manguier avant de tomber, doux, dans l’auditoire par les fenêtres larges circulaires. À n’en pas douter, ce samedi est une journée de balades au grand air. Malheureusement, ce n’est pas tout le monde qui peut se taper de telles occasions quand bon lui semble, surtout pas les étudiants du local dont nous parlons, qui suivent en ce moment une rasante séance de législation imaginienne des biens, donnée par le Prof Etienne Alapmi, vice-doyen cette année.
L’enseignement est barbant à souhait, mais au moins les ¾ des camarades suivent le cours avec une attention soutenue. C’est que la matière en ques¬tion, non contente de figurer parmi les plus vastes et les plus indigestes du programme, possède une pondération élevée. D’où l’intérêt des étudiants vive¬ment attiré.
Alapmi est arrivé en milieu de séance du jour. Il synthétise son exposé en un tableau abstrus. C’est à ce moment précis que l’atmosphère de l’auditoire se trouvera modifiée pendant quelques minutes.
Alors que les gens sont occupés à recopier machinalement le schéma dressé à la craie, une phrase hautement énigmatique sort du gosier du Prof, tou¬jours en train d’écrire : « Que celle qui fait cela cesse ! », dit lentement Alapmi.
Interrogation générale de la salle en amphithéâtre. Des murmures naissent çà et là parmi les étudiants. On se pose même la question de savoir si le Prof ne déconne pas ou ne joue pas une comédie d’un goût douteux. La suite des événements prouve que non. Toujours le dos tourné à l’assemblée, le Prof lance une nouvelle absurdité apparente : « Mademoiselle, soit vous vous levez, doit vous vous mettez assise, autrement, j’arrête mon cours et croyez-moi, vous ne vous en sortirez pas si facilement ! »
À ces mots, les camarades ne peuvent s’empêcher de balayer du regard les places en gradins qu’ils occupent. Après quelques secondes de fouille ocu¬laire, ils comprennent enfin là où Alapmi veut en venir. En effet, au fond de l’auditoire, à côté de la porte ouest, une fille est agenouillée, les mains en crucifix sur la poitrine. Son teint de plâtre contraste énormément avec sa blouse et son jeans noirs. Ses bras sont lourdement chargés de bracelets de toutes natures et ses doigts de bagues de toutes formes. On peut facilement deviner que les mots que la demoiselle susurre ne sont pas une prière destinée au Christ, loin s’en faut.
La fille, par un geste lent, adopte une stature debout, puis regarde fixement le Prof. L’expression de son visage allongé est carrément menaçante : une vraie tronche de sorcière, dont le caractère effrayant est accentué par un maquillage excessif, style pute. Après un instant qui semble une éternité, mademoi¬selle baisse la tête et quitte l’auditoire comme si de rien n’était, au grand étonnement des étudiants qui en restent cois. Alapmi, lui, poursuit également ses enseigne¬ments, c'est-à-dire le dressement du tableau, avec l’air le plus naturel du monde ! La salle est si abasourdie que le silence règne en maître jusqu’à la fin de la séance.
Que penser de tout cela ? Les gens sont réduits à des hypothèses, moi itou, d’autant plus que personne n’a encore décidé d’ouvrir un dossier sur l’affaire. Lesdites hypothèses sont au nombre de trois :
- Soit le Prof est un fervent chrétien qui a senti par un don de discernement poussé que la fille voulait lui nuire par des incantations obscures

- Soit la fille « incantait » pour une raison qu’elle seule connaît, mais sans intention de nuire au Prof, ce dernier étant chrétien

- Soit enfin le Prof et la fille fréquentent une même loge mystique ou des loges mystiques différentes. Dans ce cas, la prière païenne de la demoi¬selle a eu ce jour-là un effet négatif sur l’être du Professeur, peu importe les intentions de la fille
Moi j’opte pour la dernière conjecture. Et vous, cher lecteur, quel est votre choix ?