VOITURE PLONGEANTE

À presque 200 km au Sud-Ouest de Malether s’étend à perte de vue une vaste étendue d’eau de 473 km2 : l’Étang aux Croacrazores. Étang de nom en fait, vu les dimensions et les profondeurs de cet ensemble aqueux. Ensemble aqueux, il faut l’avouer, qui, à l’exemple du Loch Ness, en Écosse, ne laisse pas voir grand-chose de ses entrailles, tant ses eaux sont boueuses. Tellement boueuses que certains personnages, usant de tours magiques comme on use des souliers, y pénètrent… et y demeurent assez longtemps en total état d’apnée ! Et ce, sans que nul profane ne sache ce qu’ils y machinent… Venant Ompikilik, ancien employé de Limaxx Automobiles, a failli durement payer les frais de sa curiosité. Il travaille désormais dans une compagnie de consommables informatiques, à Toutouvilles, dans la région de Coriace. Pour livrer son témoignage, il a sagement attendu non seulement de changer de boulot, mais surtout que la personne directement visée (dont on se gardera bien de citer le nom) soit mise en bière, pour ne pas dire en terre.

Le 1er/2/1997, une nuit pure et fraîche, Venant et l’un de ses collègues de service (dont je ne mentionnerai pas le nom pour raison de sécurité) prennent de l’air au bord de l’Étang aux Croacrazores. Il est presque minuit. Directement à leur droite, sur une espèce de promontoire, le luxueux hôtel Hystagma brille de mille feux. Une voiture non moins luxueuse en sort, toutes vitres fumées, de couleur noire et aux allures de Hummer. Elle se dirige rapidement vers l’Étang en contrebas. En moins de deux minutes, le véhicule est à la bifurcation qui mène à la route que Venant et son collègue sont en train d’emprunter. Cette bifurcation est à environ 50 m droit devant nos promeneurs nocturnes. Cependant, au lieu de virer, notre bagnole s’arrête net. Résolument, elle descend la petite pente vers l’Étang et s’y enfonce sans autre forme de procès !

Au nirvana de l’étonnement, Venant et son compagnon se regardent. En courant, ils s’approchent de l’endroit où la voiture a effectué son plongeon. L’eau est encore toute agitée. « Vite, allons à l’hôtel et appelons la police », propose le collègue de Venant.

Aussi rapidement qu’ils le peuvent, nos deux gaillards remontent vers Hystagma. Ils ne savent pas qu’ils vivront là des événements aptes à exciter les partisans des théories du complot…

Lorsque Venant explique au concierge ce dont il a été témoin avec son compagnon, au lieu de s’alarmer, ledit concierge éclate de rire !

- « Non mais vous prenez pour une buse ou quoi ? Une voiture qui s’enfonce opiniâtrement dans l’Étang ! N’importe quoi ! Je ne me suis pas autant marré depuis deux décennies !

- Pourquoi vous ne nous croyez pas ?

- Ben, parce que vous puez le vin à plus de 30 m à la ronde, mes braves !

- C’est vrai qu’on a siroté ensemble un bon Fhéops (1), et alors ? On n’est pas ivres pour autant…

- En plus, vous déclarez que cette bagnole a quitté l’hôtel. Aucun engin, même pas une trottinette de gosse, n’est sorti d’Hystagma ces trois dernières heures.

Concierge, on a vraiment l’impression que vous vous fichez de nous ! La police, elle, nous croira. Peut-on avoir le numéro d’urgence du patelin ?

- Pourquoi devrais-je vous le donner ? Les agents de l’ordre vous prendront pour des ivrognes et ce serait une nuit au cachot. Comme vous me faites pitié, je préfère que vous n’ayez pas d’emmerdes… »

Le concierge ajouta autre chose qui mit la puce à l’oreille de nos deux compagnons : « De toutes les manières, même si un véhicule vient de sombrer, personne ne peut rien y faire : l’eau des Croacrazores est si vaseuse qu’on n’y voit goutte à 20 cm et sa profondeur minimale est de 540 m. Suivez plutôt les infos locales : je doute fort qu’on y invoque quelque disparition que ce soit… »

Fort intrigués, Venant et son collègue de service prennent le prochain bus pour Orchonties, à deux pas de l’hôtel Hystagma. Ils n’ont pas rêvé : le véhicule est bel et bien entré dans l’Étang. Et avant de se diriger vers la masse liquide, il a bel et bien quitté l’hôtel. Quant au concierge, il a bel et bien menti, histoire, selon toute vraisemblance, de cacher quelque chose… Forts d’une telle analyse, nos gars en conviennent, avec justesse, qu’il s’agit là d’une affaire louche dans lesquels des individus de base comme eux feraient mieux de ne pas s’impliquer, ni de près ni de loin. Venant et son compagnon prennent ainsi le parti de n’informer personne de ce qu’ils ont eu le privilège de voir. De toutes les façons, à part eux, qui encore a bien pu assister au plongeon de l’auto ?

Ainsi décidé, ainsi fait. Personne, même pas leur épouse, n’est mis au parfum de l’étrange aventure. Personne, rien n’est si certain…

Le lundi 3, dès leur arrivée au bureau, Venant et son collègue sont convoqués par un Directeur haut placé. Non pas suite à quelque manquement grave ou détournement, mais pour des causes assez inattendues… Le patron des deux employés expose sans détour ni équivoque l’objet de sa convocation :

- « Que faisiez-vous à minuit au bord de l’Étang aux Croacrazores ?

- Euh… On prenait de l’air !

- Vraiment ! Et comme par hasard non loin de l’hôtel Hystagma ?

- Y a-t-il un mal à ça, patron ?

- Venant, c’est moi qui pose les questions ici. Je ne sais pas qui vous envoie, mais je vous demande une chose : ne dites à personne ce que vous avez pu voir de mystérieux. Si j’apprends, de n’importe quelle bouche non autorisée, une information compromettante dans ce sens, je vous jure que non seulement vous perdrez tous deux vos postes, mais aussi votre vie et ce, plus rapidement que vous le pensez ! En d’autres termes, pour votre intérêt, vous la bouclez et vous n’avez rien vu, rien entendu hier soir. Est-ce bien clair ?

- Clair comme l’eau de roche, chef, répondent à l’unisson nos deux employés, tétanisés

- Bien, vous pouvez disposer… »

   Durant neuf ans, Venant et son collègue garderont le secret. Pour des raisons personnelles n’ayant rien à voir avec l’affaire, il prendra sa démission en 2004. Le Directeur de la société qui l’employait décédera deux ans plus tard, ironie du sort, électrocuté dans sa baignoire. Mort accidentelle ou fin de contrat occulte ? La question reste posée.


(1) Le Fhéops est un vin imaginien à forte teneur en alcool, à base de raisin écarlate.