Le téléviseur modérateur

Ça s’agite terrible au salon de chez Félix Obmetak. En effet, ce 15 juin 2005 se joue la finale d’un match de rugby qui oppose les équipes les plus prestigieuses d’Imaginos : les Rassis d’Amorphe et les Crabouills de Gluant. Notre gars et sa dizaine de potes font un tapage à réveiller un pendu décapité, qui s’entend parfaitement de l’extérieur.

Désiré Obmetak, le paternel à Félix, rentre du bouleau exténué. Son souper l’attend, mais la fatigue l’emporte sur sa faim. De plus, Madame a effectué un saut à un deuil chez l’une de ses copines d’enfance qui a perdu sa tante maternelle. À son arrivée à la piaule, il salue tout le monde, puis fait un signe discret à Félix, comme pour l’appeler en aparté.

La remarque faite par Désiré vaut son pesant d’or : son chez-soi est le siège d’un tohu-bohu désagréable. Il demande à son fils que ses camarades braillent moins, car il doit dormir juste deux heures. Félix fait mine d’écouter. Mais arrivé au salon, il ne signale pas à ses compagnons le boucan qu’ils font. Les hurlements d’excitation persistent sans accalmie.

Alors que nos jeunes spectateurs sont plongés dans le bain du match, une chose des plus curieuses survient. Une brusque chute de tension de moins d’une seconde fait s’éteindre brièvement le téléviseur. Dès que celui-ci se rallume, Félix et ses potes sont stupéfaits de voir non pas du rugby, mais la tronche du maître des céans qui vient tout juste d’aller piquer un somme ! Son faciès menaçant et son regard injecté de sang se dessinent nettement sur l’écran 21 pouces et ce, dans un fond glauque. Furax, il s’exprime devant les jeunes ébahis à peu près en ces termes : « C’est donc impossible pour vous de la fermer un peu ? Vous pouvez pas laisser les honnêtes gens roupiller ? Si je vous surprends encore en train de criailler, j’arrête la télé et je vous envoie promener. Quant à toi, Félix, rendez-vous après le match. On a des choses à se dire… ».

À ces mots, une autre chute de tension, identique à la précédente, fait s’éteindre le téléviseur. Une fraction de seconde plus tard, le match se poursuit comme si rien ne s’était produit. Les Rassis ont même marqué un but. Certes, c’est l’équipe favorite de nos jeunes spectateurs, mais personne n’ose élever la voix ni même souffler mot. Ce calme plat perdure jusqu’à la fin de la partie. Le match terminé, placidement, les amis à Félix se lèvent de leur siège et regagnent la porte, toujours en silence. Ils savent parfaitement que le vieux de leur camarade est un as des arts obscurs, mais là… C’est le coup de l’année !

Pauvre Félix ! Il attend stoïquement la punition que son paternel lui réserve à son réveil…