05 janvier 2009
Aller-retour original…
Aller-retour original…
L’Honnêteté, je ne vous apprends rien, figure parmi les qualités morales les plus enviées en ce monde corrompu. Or, il est de ces individus qui se complaisent jusqu’à l’orgasme dans des activités et circuits on ne peut plus douteux. Heureusement, à ce genre d’énergumènes, la nature, ô combien vengeresse, rend très souvent la monnaie de la pièce.
Fulgence Adnakim, un jeune homme véreux, en a fait la triste et édifiante expérience…
Fulgence est un soi-disant musicien de profession. Je dis « soi-disant », parce qu’il chante comme pas permis. Conscient de ses maigres talents en la matière, il sait parfaitement que la vie lui sera ingrate s’il ne s’accroche qu’à cette profession. C’est ainsi que, depuis belle lurette, notre escroc cumule des tâches par trop suspectes, mais assez lucratives. En effet, en deux mois seulement, Fulgence est parvenu à réunir une somme nécessaire à la confection d’un faux passeport, à l’obtention d’un faux visa et d’un billet aller-retour Préhistorvilles-Moltouvilles (vrai, celui-là !)
Le voilà qui monte dans un avion Prixon, la conscience libre, mais les mains chargées des méfaits de tous noms. Qui ignore, dans le quartier, que Fulgence a ruiné cinq orchestres de renom en trafiquant leur D.A.T ? N’est-ce pas ce même Fulgence qui a discrédité dix dépôts en leur vendant du sable à la place du sucre ? Pire ! C’est Fulgence qui s’est érigé en pasteur et a détourné l’équivalent de 40 000 $ ! Et je ne cite là que des faits mineurs…
Adnakim prend l’avion, arrive à destination, loue un hôtel 3 étoiles au centre-ville et croit y rester deux mois. Le pauvre ! Il ne sait pas qu’il ne passera pas une seule journée à Moltouvilles. Voyez donc la chose incroyable qui va lui tomber comme une enclume…
Fulgence est exténué. Dix mille kilomètres en avion sans escale, quoi de plus épuisant. Une bonne douche froide ne peut être de refus…
Dans un peignoir trop élégant pour vêtir pareille racaille, notre crapule se dirige pompeusement vers la salle de bains. Après une toilette d’une demi-heure où s’il s’est débarrassé de sa crasse corporelle (non de sa crasse d’esprit), Adnakim prend le parti de sortir regagner sa chambre. Dès qu’il ouvre la porte, un éblouissant soleil le frappe au visage (une tête qui n’inspire que méfiance). Fulgence est aveuglé dans un premier temps. Peu après, lorsqu’il s’accoutume à la vive clarté, il n’en croit pas ses yeux…
Fulgence a les pieds enfouis dans la vase d’une rivière. Après quelques réflexions, il réalise qu’il s’agit de la rivière Stégonia qui ceinture le Nord et l’Est de Préhistorvilles ! Le jeune se retourne pour voir s’il a bien laissé la salle de bains derrière. Ô, pure surprise et grande peine ! L’hôtel 3 étoiles s’est transformé en une miteuse case abandonnée.
Complètement sonné, Adnakim avance en titubant, bien vêtu de son peignoir. Un camion sans phare ni pare-brise manque de l’écraser.
L’erreur n’est plus possible : Fulgence se retrouve dans la banlieue de la ville à laquelle il a fait ses adieux il y a moins de 12 heures ! Le malheureux gars, par je ne sais quel habile tour de magie (noire, probablement), se retrouve à la case départ comme s’il n’avait jamais foulé le sol de Moltouvilles.
L’amer constat fait et refait, Adnakim pousse un cri déchirant et se met à se marrer tout seul. Eh oui ! Il a pété un plomb…
Moralité : toi, véreux personnage, sache bien qu’un beau jour, tu rongeras un fruit empoisonné…
L'affaire Piotr Adnoke
L'affaire Piotr Adnoke
La compagnie des textiles Phylinx Préhistorvilles vient de licencier l’un de ses directeurs. Et ce, pour un motif valable : mauvaise gestion notoire enregistrée dans le secteur Coton-Imprénables. Ledit directeur se nomme Piotr Adnoke. L’affaire fait scandale dans la presse imaginienne.
Sentant qu’outre les sanctions administratives, les poursuites judiciaires ne tarderont pas, d’autant plus que dans le passé, il avait été accusé de détournement, mais s’en était tiré à bon compte à grands coups de pots-de-vin, Piotr prend clandestinement fuite et se rend furtivement et rapidement à son village natal. Il ne va pas pour se la couler douce, loin s’en faut. Il s’y rend plutôt pour rencontrer son vieil oncle Gevaert Nawgnob, un terrible sorcier de fort mauvaise réputation. Pour votre gouverne, ledit oncle est capable de transférer des biens matériels d’un point à un autre, voire des hommes et des animaux. Bien plus ! Il a toute la magie nécessaire pour effectuer des couper-coller d’un système informatique ou d’un support à un autre !
Et Piotr veut tout justement s’attaquer aux ordinateurs de la société qui l’a remercié. Son plan méphistophélique consiste à s’approprier tout l’exercice comptable 2003 de Phylinx Préhistorvilles sans laisser de traces. Réussir pareil exploit, même pour un sorcier du calibre de Gevaert, demande de posséder le mot de passe administrateur et le mot de passe du fichier de l’exercice. Il se trouve que Piotr, fureteur averti, est en possession desdits mots de passe. Je vous épargne l’histoire de leur obtention…
Mais pourquoi chercher à s’approprier un exercice comptable ? La raison tombe sous le sens : faire chanter la société des textiles, histoire qu’elle réintègre Piotr dans ses fonctions, tout en le dispensant de toute affaire en justice compromettante.
Ce 12 septembre 2003 donc, aux alentours de minuit, le grand sorcier Gevaert susurre des incantations dans une salle secrète de sa grande case. Au même instant, dans une salle tout aussi secrète de la compagnie textile, les bits s’activent. Par un tour qui ne dit pas son nom, l’ordinateur qui loge l’exercice 2003 démarre tout seul !!! Deux autres formules magiques plus tard, le PC génère lui-même le mot de passe administrateur, clique sur la session et lance la procédure de formatage du disque dur ! L’opération terminée, il commute en mode veille.
Mais la diablerie ne s’achève pas là. Quelques minutes plus tard, toutes les sauvegardes de l’exercice 2003 se volatilisent littéralement ! Un grand vent souffle enfin dans la case du sorcier, signalant la fin des tripotages nocturnes. Deux secondes plus tard, un CD-R tombe comme du néant sur la table de salon de Gevaert. Libre à vous de me croire ou pas, ledit CD a été magiquement gravé et contient le fameux exercice 2003 !
Deux jours plus tard, Piotr prend le train et se rend, CD en poche, quelque part à Moltouvilles, dans la région de Gluant. Dans un cybercafé banal situé dans un quartier non moins quelconque de la ville, il envoie un e-mail de menace au directeur qui l’a fait sauter. Outre qu’il veut être réengagé, Adnoke a le culot de demander pas moins de 20000 I afin qu’il remette l’exercice 2003.
À Phylinx Préhistorvilles, consternation totale. Le disque dur du PC « maléficié » refuse de restaurer la moindre donnée. Il résiste à tous les logiciels de récupération. Les informaticiens de service se creusent la cervelle, se demandant légitimement de quelle manière l’ordi est devenu amnésique en une nuit. Comment a-t-il pu démarrer de lui-même ? Qui le contrôlait à distance et qui plus est, hors réseau (en effet, le PC est isolé dans une salle quasi-vide) ? Comment surtout toutes les copies de l’exercice, et seulement ces copies, demeurent introuvables ?
Bertin Shatoroki, PDG de Phylinx, soupçonne du mysticisme dans cette histoire. Il intime l’ordre de ne pas intéresser la police imaginienne. Selon lui, à affaire ésotérique, il convient de lutter par le moyen des procédés ésotériques. Il est naturellement fait recours aux services d’un cabinet d’avocats fort réputé dans la cité : le cabinet Gnodnam. Vous me demanderez ce qu’un groupe de maîtres peut bien faire dans pareille affaire scabreuse. Eh bien, sachez dès à présent que le cabinet Gnodnam est spécialisé dans les dossiers où l’occultisme et la sorcellerie se sont distingués. Ledit cabinet dispose d’un réseau d’enquêteurs on ne peut mieux implantés dans tous les recoins d’Imaginos.
Pendant ce temps, Piotr s’arrange pour changer de domicile chaque deux jours. Le voilà qui quitte Moltouvilles pour l’autre bout d’Imaginos : Étrangvilles. Afin de brouiller les pistes, du moins il se l’imagine, il voyage en voiture avec de faux documents. Heureusement pour lui, les services de sécurité des autres régions ne sont pas encore mis au parfum du scandale. Toutefois, à chaque fois que Piotr tend ses papiers, il éveille la suspicion des policiers : n’est-ce pas la tronche du Monsieur qu’on balance à la télé, qui aurait semé le bordel à la compagnie textile ?
Notre malfrat débarque à Étrangvilles le 23 septembre. Il va louer un hôtel peu connu au fin fond de la ville, loin de tout regard indiscret.
À Préhistorvilles, dans les locaux du cabinet d’avocats, les choses semblent progresser. Quentin Gaviantin, un excellent médium, après scrutation des empreintes digitales de Piotr obtenues dans ses dossiers, vient de localiser ce dernier avec une précision digne de celle d’un GPS ! La police est immédiatement alertée, sous l’accord de Bertin lui-même. Moins de trente minutes plus tard, Piotr est capturé et transféré à Préhistorvilles. Il n’a même pas eu le temps de penser vouloir fuir. Trois chefs d’accusation l’attendent au Parquet du 7e Arrondissement : faux et usage de faux, vol et menaces.
Le cabinet Gnodnam, qui représente la société Phylinx, estime que l’affaire comporte un caractère éminemment ésotérique et propose qu’elle soit traduite près un Tribunal des Litiges Mystiques de second niveau. Après plusieurs tergiversations de droit, le Parquet finit par céder.
Après un procès assez expéditif, Adnoke est condamné, pour vol irrationnel simple, à cinq ans de tôle et 2000 I d’amende.
Il est évident que ni Piotr ni les avocats du cabinet Gnodnam ne désirent divulguer la moindre technique occulte quant aux méthodes que chacun d’eux a employées à des fins diamétralement opposées.
Le téléviseur modérateur
Le téléviseur modérateur
Ça s’agite terrible au salon de chez Félix Obmetak. En effet, ce 15 juin 2005 se joue la finale d’un match de rugby qui oppose les équipes les plus prestigieuses d’Imaginos : les Rassis d’Amorphe et les Crabouills de Gluant. Notre gars et sa dizaine de potes font un tapage à réveiller un pendu décapité, qui s’entend parfaitement de l’extérieur.
Désiré Obmetak, le paternel à Félix, rentre du bouleau exténué. Son souper l’attend, mais la fatigue l’emporte sur sa faim. De plus, Madame a effectué un saut à un deuil chez l’une de ses copines d’enfance qui a perdu sa tante maternelle. À son arrivée à la piaule, il salue tout le monde, puis fait un signe discret à Félix, comme pour l’appeler en aparté.
La remarque faite par Désiré vaut son pesant d’or : son chez-soi est le siège d’un tohu-bohu désagréable. Il demande à son fils que ses camarades braillent moins, car il doit dormir juste deux heures. Félix fait mine d’écouter. Mais arrivé au salon, il ne signale pas à ses compagnons le boucan qu’ils font. Les hurlements d’excitation persistent sans accalmie.
Alors que nos jeunes spectateurs sont plongés dans le bain du match, une chose des plus curieuses survient. Une brusque chute de tension de moins d’une seconde fait s’éteindre brièvement le téléviseur. Dès que celui-ci se rallume, Félix et ses potes sont stupéfaits de voir non pas du rugby, mais la tronche du maître des céans qui vient tout juste d’aller piquer un somme ! Son faciès menaçant et son regard injecté de sang se dessinent nettement sur l’écran 21 pouces et ce, dans un fond glauque. Furax, il s’exprime devant les jeunes ébahis à peu près en ces termes : « C’est donc impossible pour vous de la fermer un peu ? Vous pouvez pas laisser les honnêtes gens roupiller ? Si je vous surprends encore en train de criailler, j’arrête la télé et je vous envoie promener. Quant à toi, Félix, rendez-vous après le match. On a des choses à se dire… ».
À ces mots, une autre chute de tension, identique à la précédente, fait s’éteindre le téléviseur. Une fraction de seconde plus tard, le match se poursuit comme si rien ne s’était produit. Les Rassis ont même marqué un but. Certes, c’est l’équipe favorite de nos jeunes spectateurs, mais personne n’ose élever la voix ni même souffler mot. Ce calme plat perdure jusqu’à la fin de la partie. Le match terminé, placidement, les amis à Félix se lèvent de leur siège et regagnent la porte, toujours en silence. Ils savent parfaitement que le vieux de leur camarade est un as des arts obscurs, mais là… C’est le coup de l’année !
Pauvre Félix ! Il attend stoïquement la punition que son paternel lui réserve à son réveil…
