MORTEL DÉVERGONDAGE

  « Deux jeunes filles retrouvées mortes dans l’une des chambres de l’Hôtel Mangunzus », titrait en première page et en grosse police le prestigieux quotidien préhistorvillois Mandrillin, le matin du samedi 8 août 2009. À moins de quatre kilomètres de là, la mairie du 9e arrondissement enregistrait ce même jour le décès d’une autre demoiselle qui créchait Rue Atinak, Quartier Scopulences. Les rapports d’autopsie des victimes ne révéla ni pathologie ni intoxication ni traumatisme ni dysfonctionnement de quelque organe. Ce qui semble toutefois certain est la soudaineté et la violence de la mort, si l’on en croit l’expression torturée des visages des filles. Il est donc aisé de constater que les causes du passage de vie à trépas de celles-ci n’ont rien de naturel, pour ne pas dire rien de rationnel. Une enquête mystique a d’ailleurs été diligentée qui est en cours. Et le suspect n°1 a fui la région de Fibreux : un dénommé Rufius Ergon-Swang, jeune diamantaire richissime connu pour ses pratiques troubles tant dans son commerce que dans sa spiritualité. Si les TLM (1) mettent la main sur son ignoble personne, Rufius risque la perpète ou, si les juges sont cléments, 20 à 40 ans de tôle à Zotrabol. C’est le témoignage de la fille facile du Quartier Scopulences qui guida le Parquet vers la piste de notre sombre homme d’affaires. Les proches de la fille de joie affirment que cette dernière expira moins d’un quart d’heure après avoir relaté le récit que voici, dont certains passages gores demandent de la part du lecteur un moral d’acier…

  Hôtel Mangunzus, Préhistorvilles, 20 h 30’. Sur la table n° 18 attendent trois jeunes femmes, disons trois jeunes filles. À les voir, on croira des dames de la haute classe, avec leurs robes décolletées sortant tout droit de la collection été de la maison El-Uk et leurs fines sandales, dernier cru de la collection non moins prestigieuse Helga Frimuldiv. Eh bien, Noémie Fwabhas, Ursula Juijui et Maeva Aglabini travaillent quatre jours sur sept pour Intenses Effluves, la plus grande agence de call-girl de Malether. Nos trois créatures, respectivement de 19, 22 et 18 ans, sont des professionnelles du sexe. Pas de vulgaires pétasses à 10 astragales (2) la nuit, mais des prostituées qui donnent plaisir et réconfort à de la grosse pointure qui n’hésite pas à casquer 100 I par coup tiré, si vous voyez ce que je veux dire. Et le client (ou l’hôte, selon l’angle où l’on se situe) qui s’amènera d’un instant à l’autre pèse lourd : Rufius Ergon-Swang, jeune, séduisant, mais surtout… argenté !

  Tout justement, après 45 longues minutes, le diamantaire apparaît à l’entrée de l’hôtel sept étoiles. Il s’est mis sur son 31, de la haute couture évaluable en milliers d’imagis. Tout sourire et toute douceur, Ursula, Noémie et Maeva invitent l’élégant monsieur à leur table. Comme stipulé dans le contrat, c’est Rufius qui paie la facture des plats et des liqueurs. Nos trois garces ne se privent guère. Sous une ambiance où l’on cause de tout et de rien, elles se remplissent la panse avec excès, ce qui rend leur esprit lourd. Notre jeune richard, quant à lui, consomme modérément et conserve ipso facto toute sa lucidité. Il sait quel obscur tour il aura à opérer dans les minutes suivantes, pratique devant s’observer la tête fraîche.

  Comme un seul homme, nos trois prostituées et le commerçant prennent l’ascenseur et atteignent le cinquième niveau, chambre 251. Rufius ferme la porte à double tour et demande d’une voix étrangement mécanique aux trois demoiselles de se déshabiller, ce qu’elles font de la manière lubrique qu’elles maitrisent. Toujours d’une inflexion robotique, le diamantaire lance ceci, qui a le don de plaire aux trois coquines : « Mis à part ce que j’ai dû payer à l’agence qui vous engage, vous partirez d’ici chacune avec 1000 I en liquide ». Très calmement et très poliment, Rufius tend à Noémie, à Ursula et à Maeva les sommes susdites, qu’elles s’empressent de flanquer dans leurs sacs. La suite du discours atténue nettement la joie qui animait déjà nos garces, les faisant se jeter des regards interrogateurs, voire inquiets : « Désormais, au prix de trois repas et de 3000 I, vos âmes m’appartiennent ».

  Ceci dit, l’homme d’affaires ôte son chapeau en peau de zèbre. Un spectacle horrifiant s’offre aux yeux de nos jeunes filles, soudain pétrifiées d’effroi : Rufius ne possède apparemment pas de calotte crânienne. De plus, en lieu et place de la cervelle grouille une épaisse vermine baignant dans une humeur noirâtre. De deux gestes rapides, notre richard à la matière grise putréfiée fait signe aux prostituées de ne pas crier, sinon elles crèvent. « Essayez également de manifester une attitude de dégoût, c’est votre fin », ajoute-t-il. Le triste sorcier déboutonne ensuite sa chemise et laisse descendre son pantalon et son slip. Horrifiées au plus haut point, les call-girls ont l’insoutenable loisir d’admirer des lambeaux de poumon affleurer du torse de Rufius, ainsi que des morceaux des deux intestins pendouiller de son ventre, morceaux d’où suinte une humeur visqueuse jaunâtre des plus malodorantes. C’est trop crade pour Ursula, la plus âgée, qui, malgré des efforts désespérés, se penche, pousse un hoquet et rend son copieux repas. Le diamantaire n’a pas l’air d’apprécier. Il claque des doigts et au même instant, la fille lance un soupir d’étouffement sous un jet de vomi et tombe par terre, raide morte.

  Maeva, la cadette, a le courage de demander à Rufius ce qu’il veut d’elles.

* « Ça tombe pourtant sous le sens, ma belle, mâchonne le jeune (mais talentueux) occultiste. Une partie de jambe en l’air. Quelle question ! Ce n’est quand même pas pour prier le chapelet que vous êtes venues jusqu’ici…

* Vous avez déjà acheté nos âmes, crie la putain en larmes. On mourra de toute façon. Pour rien au monde je ne coucherai avec un mec semi-décomposé ! Préfère crever dix fois !

* Tes désirs sont des ordres, salope ! »

  D’un mouvement de sa main gauche, comme s’il écrasait quelque chose dans sa paume, Ergon-Swang ravit le souffle de vie de Maeva qui, le temps d’une seconde, soupire bruyamment et tombe sur le lit, la bouche grande ouverte. Noémie, la seule encore en vie, ne peut que se plier à la volonté du bourreau, assortie d’une menace on ne peut plus explicite : « Une fois sortie de cette chambre, après notre union, je te garantis que tu ne mourras que si moi-même je trépasse. Cependant, au cas où tu te permettrais de narrer cette aventure, tu ne connaîtras pas les heures qui suivront ». La besogne accomplie (nous ne savons pas si c’était des rapports protégés ou pas), Rufius ordonna à Noémie de prendre bain et de quitter la chambre l’air le plus calme du monde, comme si rien ne s’était produit, sous peine de mort, naturellement.

  La jeune fille, dotée d’une rare maîtrise de soi, regagne l’extérieur, prend un taxi, non pas vers son agence, mais plutôt en direction de son domicile. Surprise d’entendre frapper à la grille à minuit passé, la maisonnée de Noémie se réveille. Celle-ci éclate en sanglots durant presque dix minutes, bredouillant que sa fin est proche. Sa mère la baffe pour lui remettre les pieds sur terre et son paternel lui administre un coup de poing dès qu’elle finit de raconter son incroyable histoire. « Vendre ton corps à qui le désire, c’est ton quotidien et ton choix qu’on a d’ailleurs respecté vraiment à contrecœur. Mais vendre ton âme à un sorcier fut la plus grave erreur de ta vie. Selon nos coutumes, comme tu le sais, ton deuil sera expéditif et personne ne pourra pleurer sur ta dépouille ». Tout cela n’était que belles paroles de faux sage : quand Noémie rendit son dernier soupir vers une heure du mat, les traits de son visage crispés, qui ne versa pas d’intarissables larmes ? La défunte était certes de mœurs légères, mais aussi très gentille et fort sociable.

  Ergon-Swang, quant à lui, jusqu’à ce jour, est poursuivi par les TLM pour meurtre irrationnel. Toute la justice de la région de Fibreux est à ses trousses. Malheureusement, notre occultiste et richissime jeune homme réside dans une magnifique villa à Eltithax, petite cité de la région de Coriace, très loin de toute atteinte d’un tribunal mystique, uniquement compétent dans la seule région de Fibreux. Néanmoins, la sordide affaire ayant fait le tour de tout Imaginos, Rufius fut maintes fois objet d’interpellations des services judiciaires de droit commun, juste pour raison d’enquête. Il se dit, à petite voix, que lors du dernier interrogatoire, le diamantaire rétorqua quelque chose de ce genre : « Une preuve de ces assassinats serait la bienvenue. Ai-je étranglé, charcuté, égorgé ? Où est l’arme du crime imaginaire que vous m’imputez ? Si vous continuez avec vos questions insensées qui me font perdre mon précieux temps, je connais des gens haut placés à la Présidence qui vous en feront voir de tellement vertes et de pas mûres que même une mort en phase terminale de cancer vous semblera bien douce ! ». Rufius aurait prononcé cette phrase d’une manière si sinistre que la juge d’instruction classa sans délai l’affaire sans suite.

  De lege ferenda, il faudrait véritablement étendre la compétence des TLM dans tout Imaginos, histoire de traquer des truands de la trempe d’Ergon-Swang.

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1 Les Tribunaux des Litiges Mystiques, dont j’ai fait une description à l’adresse suivante : http://imaginosparanorm.afrikblog.com/archives/2007/01/27/3820601.html

2 L’astragale (a) est le sous-multiple de la monnaie d’Imaginos appelée imagis (I). Un imagis vaut 100 astragales et 5 $ US.