CHIEN ZOMBIE ?

Le 14 février 1997, une scène on ne peut plus étrange s'est déroulée aux alentours du micromarché d’Alefake, dans la bourgade Intredrenk, à 410 km au Nord-Ouest de Malether. Plus d'un ne pourra pas croire à l’histoire que je me propose de raconter. Et pourtant... il n'y a pas plus vrai !

Un groupe de 25 gamins s'était décidé ce matin-là de torturer à mort un clébard qui, selon les dires de certains, avait transmis le microbe rabique à toute une famille désormais six pieds sous terre. La « terreur des lieux » porte bien son nom : Alikam, ce qui signifie « sang » en alagnil, la langue la plus parlée dans la région de Fibreux après le français et l’anglais. Marc, Valentin et les autres, gamins quelque peu délurés, de 9 heures à trois heures de l'après-midi, prenaient un malin plaisir à lapider l’animal. Évidemment, Alikam ne s'était pas contenté seulement de lancement de gros cailloux ! Déjà aux environs de 10 h 30, force lui était obligée de perdre sa partie intime, ainsi que ses deux boules pour son escorte.

Précisément à 15 h 18 minutes 49 secondes, les mômes-bourreaux constatèrent enfin que le pire cauchemar du quartier cessa soudain de respirer. Toutefois, Asagnam, le fossoyeur de circonstance, voulait donner le coup de grâce à sa façon. Demandez-moi ce qu'il fit : il asséna un terrible coup de bêche au museau du pauvre quadrupède. Ce dernier y consentit, car il ne poussa aucun cri...

15 h 20. Les chenapans, disons plutôt les héros nationaux, satisfaits de leur noble besogne, ne pouvaient qu’organiser des obsèques brèves, mais dignes d'un chien d'une cruauté pareille à cette d’Alikam. Pendant qu’Asagnam creusait consciencieusement une fosse, Marc récitait à haute voix et avec un ton solennel une patenôtre et six ave. Dieu seul sait si les prières lui adressées étaient appropriées à l'occasion... C'est, je pense, vers 15 h 30 que la dernière motte de terre se devait d'être posée lorsqu'il survient une chose hors du commun des mortels...

Valentin s'apprêtait à faire un dernier signe de croix. Le geste de sa main droite s’arrêta au niveau de la poitrine, puis s'y immobilisa, de frayeur. Hallucinait-il ou était-ce vrai que le sol remuait un peu ? Son doute fut immédiatement levé dès qu'il remarqua la tête du chien se dresser, parcourant de ses yeux vides l’illustre assemblée de ses assassins. La bête presque aussitôt émis un grognement d’outre-tombe. Trois secondes plus tard, même les pigeons quittèrent la place !

La scène suivante, en principe, ne mérite pas description. Imaginez-vous seulement un klebs poursuivant ses bourreaux, les intestins pendant, la langue rasant le sol, car n'étant plus soutenue par le museau réduit en charpie.

15 h 38. Makila avaient épuisé ses dernières forces. Il s’affala par terre, pour de bon cette fois. Personne n’édifia une sépulture en son honneur. Ses os mirent du temps à devenir poussière, un peu comme ceux de Kibemba, la chauve-souris...

CHAT ÉCHAUDÉ

Lundi 20 juillet 1998, 17 h 30 minutes, Quartier Iznayam, Rochetandr, un coin plus que perdu de Fibreux, à plus de 600 km au Sud de Préhistorvilles. Il règne une chaleur si torride que plus d'un pensent que le diable en personne visite la ville en ce moment. Bien que le soleil se positionne vraiment vers l'ouest il n'y a pas grand changements de température depuis douze heures, malgré la déclivité des rayons supposés bienfaits en. Du reste, on s'abstient de toute sortie ; les rues sont presque désertes. Les gens se retrouvent soit au salon pour se droguer de télé, soit dans les parcelles clôturées pour écouter un peu de musique en profitant du semblant de fraîcheur que procurent les arbres. Pour un plaisir plus profond sous cette canicule, il y en a même qui préfèrent faire une partie en coulisses avec leurs partenaires dans la chambre, d’où s'échappent de petits soupirs de satisfaction. Bref, chacun essaie ce jour-là de s'occuper du mieux qu'il peut.

L'atmosphère semble calme et lourde. On rit dans les enclos ; les gars discutent fiévreusement dans les salons. La joie atteint son faîte. Quelques secondes plus tard, une chute de tension électrique très brève est ressentie par tous les appareils du quartier. Les bouches se taisent un moment (sauf dans les chambres, évidemment), presque au rythme de la radio et la télé qui se sont tues un instant. Mais les conversations reprennent peu après le rétablissement de la situation de départ. À Iznayam, de toute façon, on est habitué aux fluctuations diurnes et nocturnes, et il ne se passe de deux jours qu'on apprend que tel appareil a explosé, même avec stabilisateur ! La cause en est que pour une raison assez obscure, le service d'entretien des cabines ne fout plus ses panards dans le quartier depuis déjà trois ans. Le réseau de distribution est en outre surchargé : on peut, chaque nuit, voir les câbles aériens s’illuminer comme des rubans orange. La cabine principale, elles, fume en permanence...

Néanmoins, en cette fin d'après-midi, quelque chose d'extraordinaire arrive, auquel personne ne s’attend.

Le quartier, tranquille jusque-là, connaît une formidable déflagration très brusque quelques minutes après une autre chute de tension. On aurait dit une grenade de grande force destructrice. Les habitants aux alentours de la cabine centrale, au comble de la surprise, entendent aisément un cri déchirant immédiatement succéder à l'explosion. C'est avec peine qu’on y reconnaît le miaulement d’un chat. Vous devinerez que c'est tout le monde qui sort de chez lui précipitamment, tout en ayant songé à débrancher les appareils essentiels de la maison.

Les électriciens bricoleurs accourent vers le lieu suspect d’où se dégagent d’épaisses volutes de fumée. De loi déjà, ça sent la chair brûlée. Le spectacle qui s'offre aux yeux des techniciens, bien que macabre, est un tantinet rigolo : une énorme chatte gravide se tient dans un enchevêtrement de fils, les deux pattes avant accrochées au neutre est à la phase de sortie. Des émanations en grande quantité s'élèvent de toutes les ouvertures naturelles. L'animal, dont le ventre est prêt à éclater, semble nous faire un horrible rictus et fixe ses observateurs avec étonnement. Son volume augmente à vue d’œil. Dans la foule derrière les électriciens, une jeune fille ne s'empêche pas de vider son estomac sous les pompes de ses voisins.

L'un des bricoleurs se prépare à décoller ce qui reste du mangeur de souris. Dès qu’une tenaille s'accroche à l'une des pattes, l'abdomen du minet vole en lambeaux comme un ballon. Puis, ce sont les yeux qui fusent des orbites un à un, tels des pétards de bonnes années, cela dans l'horreur générale. Ils finissent leur course dans le bac à pains d’une vendeuse toute juste revenue de la boulangerie d'à côté. Celle-ci hurle son effroi, et perd connaissance. Il lui faut une demi-heure pour reprendre conscience. Qu’elle ne vende pas ce soir est plus qu'une évidence.

Quelques coups de pince plus tard, la bête est détachée. Il faut deux ou trois manœuvres pour rétablir le courant à Iznayam. Les faits ne nous disent pas si la chatte a accompli un acte kamikaze. Ils ne disent pas non plus si c’est plutôt un demeuré qui a voulu s'amuser...