Tout le mini-monde, du bambin de la maternelle au sénile nonagénaire de l’hospice, a entendu parler au moins une fois dans sa vie passagère d’Oyak Tzorklusk, redoutable chef coutumier tombolien né à l’autre bout d’ImaginosNicol’h Avh, région d’Amorphe) en 1475 et décédé dans de plus que nébuleuses circonstances à Tombolo 84 ans plus tard, en 1579. Ledit chef coutumier détenait un bâton de pouvoir qu’il prétendait (peut-être disait-il vrai) n’être pas d’origine imaginienne. Des témoins de l’époque affirmaient que l’objet en question lançait autant la foudre que de mauvais sorts de toutes nuances, avec effets prolongés dans le temps (cinq générations !). Concernant le feu du ciel, aucune preuve en dehors de la preuve testimoniale n’est venue étayer la rumeur. Pour ce qui est des malédictions cependant, les archives possèdent assez de données pour qu’on s’accorde à dire que le sceptre de Tzorklusk renferme un maléfice dont la concentration atteint des teneurs tout bonnement effarantes. Petit tour d’horizon.

Vers fin août 1581, le curé de la paroisse de Malether (qui n’était alors qu’un gros bourg), Groth Amelet, féru d’ésotérisme tout en étant un irréprochable abbé, eut, je ne sais comment, vent de l’existence du sceptre de Tzorklusk. Profitant, croyait-il, de la mort de son proprio, il envoya à Tombolo, en espions, quatre moines se faisant passer pour de paisibles voyageurs, dont la périlleuse entreprise fut de dérober le bâton de pouvoir. Les monacaux y parvinrent : après avoir drogué les deux gardes de la case du chef défunt, ils s’emparèrent du sceptre qui, aux dires de nos religieux, flottait à un mètre et demi au-dessus d’un coffre ouvert, mais vide ! La nuit même de leur coup, les quatre hommes s’en allèrent.

Aucun des moines ne survécut au sacrilège. Celui qui mit la main sur l’objet subit un vieillissement accéléré. De 43 printemps, il se dessécha et se ratatina pour prendre l’apparence d’une momie trois fois millénaire en l’espace de seulement 48 heures ! Le plus robuste, qui fomenta le vol, se putréfia en quelques minutes : la vermine le dévora en un rien de temps, à la manière d’Hérode du temps du Christ. Le troisième mourut d’étonnement en voyant son compagnon transformé en une bouillie d’asticots. Le quatrième, intrépide, eut la vie épargnée jusqu’à la paroisse. Mais arrivé au parvis de l’église, devant les yeux effrayés de l’abbé Groth, le moine se tordit de douleur, lâcha le sceptre, puis rendit sous des giclées de sang et en un temps record tous ses organes internes en morceaux, des poumons aux entrailles en passant par le foie et la rate. Tout tremblant, le prêtre se saisit du sceptre après avoir prononcé une litanie de prières de conjurations. 

Toutes ces patenôtres n’eurent malheureusement que fort peu d’effets : l’abbé Groth Amelet fut emporté une semaine plus tard par une peste bubonique très purulente, laquelle se propagea à travers tout Préhistorvilles et à plus de 200 km à la ronde, décimant hommes et bétails. Une hécatombe qui s’arrêta mystérieusement 140 ans plus tard, en 1721, ce qui équivaut grosso modo à cinq générations !

Au milieu d’amoncellements de cadavres et de ruines d’une ville abandonnée et d’un couvent pas moins désert, un aventurier que rien n’ébranlait, Titien Ahaurf, retira assez facilement le sceptre maléfique du coffre en ébène et solidement cadenassé qui l’enfermait. Comme à son accoutumée (ce qui est inaccoutumé), l’objet flottait dans ledit coffre, sans contact avec celui-ci. Loin de Malether, quasiment en pleine brousse, accompagné de son acolyte Diagon Niagone, bandit de renom, Titien alluma un grand feu et y jeta le bâton de pouvoir. Sous les yeux écarquillés et le regard terrifié de Diagon, le téméraire se changea instantanément en un petit tas de cendre grise sans qu’il eût l’occasion de dire « Ah ! » ou « Eh ! ». Un vent chargé de voix humaines dispersa ces restes… aux quatre vents, en fait. Dans les secondes, le feu s’éteignit hors de toute intervention palpable. Le sceptre demeurait intact, comme si les langues de feu étaient des caresses de femme experte. Selon Diagon (il le consigna dans son journal intime retrouvé dans son repaire), le sceptre était à peine tiède au toucher !

De retour dans sa planque, le brigand attacha le bâton de pouvoir à une solide chaînette. D’un pas déterminé, il se dirigea vers le Quai Djobar, emprunta (sans demander à quiconque) un petit voilier nuitamment, histoire de lancer le sceptre en pleine rivière Stégonia une fois l’ayant préalablement fixé sur une grosse pierre, elle-même enchaînée et crochetée. Au moment de jeter l’objet à l’eau, il se scotcha sur le pont du petit bateau. Malgré sa vigueur naturelle, Diagon ne sut guère détacher la pierre du navire ! Alors qu’il s’escrimait de toutes ses forces à retirer le bâton de pouvoir, une balle siffla dans l’obscurité, puis s’éclaboussa une projection de cervelle. L’armateur du voilier avait visé juste. Son ouïe féline ne l’avait pas trompé : dans un demi-sommeil auquel il est habitué, il a parfaitement senti qu’on lui dérobait son bien le plus précieux. Il attendit juste le bon moment pour agir. 

Bien le plus précieux qui explosa dans les instants qui suivirent, dans un vacarme assourdissant, sous une gerbe, non pas de flammes, comme on pourrait se l’imaginer, mais de bois et de métal. Autrement dit, le voilier vola en éclats sans cause décelable, sans explosif ! Arkiel Hefitescu, l’armateur, assez surpris du soudain phénomène, n’en fut pas pourtant tellement ému : la coquille de noix qui lui servait d’embarcation n’était pas des mieux entretenues et les fuites étaient si nombreuses que tôt ou tard, ça devrait couler un jour. C’est plutôt par pur mercantilisme que notre armateur plongea dans la rivière. Ayant en effet entendu parler du sceptre de Tzorklusk qui, par bonheur, se trouvait à présent flottant entre deux eaux, il n’y avait pas meilleure occasion que celle-ci que de le vendre à un prix exorbitant au mieux offrant. Mal en prit à Arkiel. Un énorme crocodile aux terribles mâchoires dépeça littéralement le pauvre armateur et l’engloutit vite fait bien fait. Seuls la chaussure et le pied gauches de ce dernier ne composèrent pas le sinistre menu du reptile.

L’objet, quant à lui, miraculeusement (pour ne pas dire diaboliquement) délesté de la pierre et de la chaînette, dérivait au gré du courant jusqu’à ce qu’un pêcheur inculte, 252 km plus loin, le recueillît dans ses filets, estimant sa trouvaille assez jolie pour qu’elle orne l’un des murs de son modeste salon d’une humble chaumière. Le sceptre fit savoir son mécontentement à Brutam, le pêcheur, en frappant dès le lendemain sa famille d’une succession de malheurs et de déboires trop longs à détailler en ces lignes : la mauvaise fortune dura 155 ans ! À l’heure où j’écris ce texte, jusqu’au troisième degré, la lignée des Brutam a complètement disparu. La vente du bâton de pouvoir accusé avec raison d’être responsable de tous les maux n’y a rien changé. Ladite vente eut lieu le 16 mars 1801, au prix le plus fort : 12 000 I (60 000 $ obamiques) ! Aucun des proches du pêcheur ne jouit de cet argent : des forbans apparemment bien informés poignardèrent le gars qui conclut le marché. Une fois en possession de la malle aux billets, les canailles se livrèrent en pleine forêt à un pugilat réglementaire, à des coups de couteaux désordonnés, le tout se soldant par un carnage absolu. Un bûcheron qui avait tout vu de derrière un gros okoumé entreprit l’exploit de tirer seul le gros coffre. Il butta sur une souche et s’affala sur une branche un peu trop aiguisée qui le transperça de part en part. En 1997, lorsqu’on retrouva le butin à côté du squelette du coupeur d’arbres, les coupures achevaient de pourrir. La malle, elle, totalement vermoulue, n’avait plus aucune valeur marchande. Même le collectionneur le plus acharné n’en voudrait pas, pas même pour un kopeck.

Mais revenons donc au fameux sceptre. Le jeune et riche banquier de 26 ans qui en fit l’acquisition se prénommait Berghmans. Sa femme légitime, ses 17 maîtresses et leurs descendances n’enfantèrent rien de bon : soit des mort-nés, soit des monstres, soit des retardés mentaux, soit encore d’inégalables fumeurs et vendeurs de forte came et des pétasses. L’une d’entre elles, célèbre dans tout Imaginos suite à ses frasques scabreuses et sordides, une certaine Gervaise Ansikayiu, fut retrouvée morte dans son petit appart, à poil, le ventre gonflé, plein de neuf litres de vin et de bouffe ! Elle avait en main le bâton maudit et Dieu seul sait ce qu’elle avait tenté de faire. Après de rapides funérailles, la famille prit le parti de se débarrasser de l’objet maléfique dans l’un des multiples marais qui ceinturent l’Étang aux Croacrazores, à 200 km au Sud-Ouest de Malether. On ne retrouva jamais l’hélico qui transporta les quatre personnes chargées de la mission, qui s’éclipsèrent d’ailleurs avec ledit hélico. Officiellement, le sceptre de Tzorklusk se volatilisa avec l’équipage, en 1949, le 22 mai.

Officieusement, il se raconte en chuchotant que par un prodige qui ne dit guère son nom, le bâton magique tomba non loin du couvent Sainte-Nistatina, réputé dans toute la Province de Fibreux pour la ferveur sans pareille des sœurs qui s’y recueillent. L’une des nonnes, qui cultivait son champ de betteraves, aperçut l’objet maléfique tomber du ciel. Reconnaissant immédiatement le sceptre par sa forme caractéristique de phallus en érection, la religieuse se signa à maintes reprises et accourut avertir la mère supérieure, Lola Iwkesa. Aussi prudente qu’une pucelle qu’elle était au milieu d’une meute de violeurs multirécidivistes, elle s’en référa au grimoire plusieurs fois centenaire rédigé par un pieux évêque de la contrée, le Père Takis Kasperskos. Le vieux vicaire, inspiré par je ne sais qui, connaissait le moyen de neutraliser les pouvoirs délétères du sceptre. Il suffisait simplement de le plonger dans un bac cubique de 50 cm de côté rempli d’eau bénite et d’enterrer bien profond ledit bac qui se doit par ailleurs d’être bien scellé.

Munie de tout le nécessaire, la mère supérieure se rendit au champ, tira le bâton de pouvoir au moyen d’un râteau, puis le balança dans le récipient cubique. Un hurlement féminin glacial accompagné de ricanements s’en échappa, ainsi qu’une fumée verdâtre d’odeur pestilentielle. Toutes celles qui humèrent ce gaz démoniaque périrent asphyxiées. Parmi les trépassées l’on comptait la mère supérieure elle-même qui n’avait manifestement pas lu la dernière page du grimoire où tout était pourtant on ne peut plus clairement détaillé. Les autres nonnes, elles, prirent la poudre d’escampette après avoir rassemblé leurs maigres affaires.

Le chanoine Bonifacio Duputron, prêtre à plein temps, alchimiste en de rares occasions, occultiste quand il le peut, passait comme par hasard dans les parages tard la nuit lorsqu’il remarqua les corps sans vie des sœurs et le cube qui avait cessé de fumer. Il comprit en un clin d’œil ce qui se tramait. À l’aide d’une bèche, il creusa un trou à quelques pas de là, ferma hermétiquement le récipient dans lequel baignait l’objet malfaisant, lequel récipient rejoint ledit trou. Jugeant avoir suffisamment joué au fossoyeur, il abandonna les dépouilles des pauvres religieuses et poursuivit en bagnole sa nocturne randonnée.

Depuis lors, le couvent, une fois l’engouement médiatique retombé suite à la découverte des cadavres, est devenu un complexe sportif où il ne se passe rien de bien fâcheux ni de bien méchant. Le grimoire du Père Takis est exposé à la vitrine du Musée des Horreurs de Préhistorvilles. Le sceptre de Tzorklusk ne fait plus parler de lui. Toutefois, en fin 2009, des fouilles secrètes organisées par une société du même qualificatif révélèrent que l’objet et le cube censé le contenir semblent avoir… changé d’endroit ! Qui diantre les a déplacés, et dans quelles inquiétantes et obscures fins ?

On n’espère pas avoir les réponses à ce questionnement de sitôt.

Affaire à suivre…